EROS AUX ENTRAILLES par Laurent Courtens

EROS AUX ENTRAILLES

 
Hughes Dubuisson investigue depuis une petite dizaine d'années le potentiel formel et expressif de matériaux labiles et capricieux tels que la silicone, le polyuréthane, le polyester ou la fibre de verre. Souvent agglutinées sur des ossatures de bois, ces textures, molles sirupeuses avant leur durcissement, forment des arborescences flamboyantes, de remuantes concrétions. Volumes autonomes ou hauts-reliefs, ces minéralisations excentriques bouillonnent d'énergie. "Naturalia" conviées au siège de l'artifice, elles subissent néanmoins la loi du cadre, autant que les contraintes de mise en œuvre et les enlisements de la pesanteur. Voir l'attaque franche et claire du couteau ou le bâillonnement sous le froid silence d'un mur lisse. Foisonnement et entrave, profusion et repli, soif et ascèse : telles sont les lignes de tension traversant l'œuvre d'Hugues Dubuisson. Ce qui remue sous les verrous : le désir certes, l'appétit, la promesse de banquets nuptiaux. Mais encore les peurs primales, les sèves incendiaires, la frénésie dévastatrice. On voudrait crever l'écorce, libérer le magma. Mais il brûle. Il faudra le contraindre, civiliser l'ardeur.


SE PENCHER AU-DEDANS 

 
Ces pulsions adverses ont aujourd'hui trouvé un  point d'équilibre en creusant des organes de plâtre d'un réseau de galeries et de venelles. Il s'agit de ventres lisses et tendus dont l'épiderme frémit sous la poussée des viscères. Chaque pièce est ouverte, percée d'une fenêtre dont la position a été scrupuleusement déterminée en fonction du cadrage recherché. L'ouverture happe le regard et le corps vers un paysage intérieur, une grotte miraculeuse creusée par de longs écoulements, une lente érosion. Il est incontestablement question de temps, de mémoire enclose, informe et par endroits inaccessible : l'œil aura beau fouiller certains couloirs, il n'en touchera pas l'intimité. Mémoire, mystère et secret, c'est à ces rives que conduit inexorablement la technique ici sollicitée : le moulage, procédé d'Hughes Dubuisson a apprivoisé à l'atelier du Cinquantenaire.
Il faut visiter cet antre, gavé de coffrages, d'épais fantômes. Feuilleter cette halle où s'assemblent congrégations de fragments et légions de copies : bustes, têtes et mains associés, entassés en vrac. Athlètes, satyres et Vénus, David et Victoires. Stimulante étrangeté : c'est dans ce vivier sainement désuet qu'Hughes Dubuisson a confirmé ses affinités avec la sculpture. Affinités charnelles : qu'il s'agisse de la voir ou de la faire, la sculpture engage un corps à corps, une épreuve physique. Et que dire dès lors du moulage ? Ce n'est plus cerner un volume, le contourner, le "mater", c'est l'étreindre, le posséder. Tant et tant qu'on peut encore le reproduire, puis le polir, le caresser, l'achever.
Hughes Dubuisson connaît bien cette intensité silencieuse. Il s'y tient au plus près. Ses nouvelles pièces ne se positionnent pas au terme du processus de fabrication, mais en plein cœur. Elles sont au fruit, pas au fleurissement. Ce sont des matrices, des ventres ouverts, des crevées sur les territoires effleurés à l'étreinte. Terres d'appel où se perdre, plissées d'eau, chaudes et caverneuses. Labyrinthes et abris où l'hôte s'est perdu : le noyau de polyuréthane s'est éteint dans l'empreinte, décomposé dans sa quête des origines.


Laurent Courtens


Adaptation d’un article paru dans L’art même, n°40, 3ème trimestre 2008