EMPREINTES (META-) PHYSIQUES

« La matière est fragment de réalité.
En cela, justement, elle réalise notre condition humaine ».
Giulio Carlo Argan

Depuis ses prémices picturales, il y a une quinzaine d'années, l'œuvre d'Hughes Dubuisson n'a cessé de se métamorphoser, jusqu'à atteindre une forme d'accomplissement avec les « chapes » actuelles, pièces organiques façonnées dans le plâtre. Sous ses dehors protéiformes, ce travail se révèle pourtant singulièrement cohérent, sous-tendu de bout en bout par une exploration de la matière. Qu'elle s'incarne en peinture ou en sculpture, la matière est dense et palpite, gonfle et se rétracte, en des propositions éminemment charnelles, anachroniques et atemporelles, à contre-courant d'une époque désincarnée où règne l'obscénité négative d'un corps chosifié. Cette matière vive prend corps dès les premières peintures, en de riches empâtements qui dissolvent les contours et absorbent le regard dans une lumière crépusculaire. L'évolution de l'œuvre témoigne de son irrépressible expansion, en de hautes pâtes informelles dont les stratifications tendent aux limites de l'espace pictural. Inopérantes pour supporter de telles épaisseurs, la toile et l'huile sont alors supplantées par une ossature de bois, sur laquelle sont greffées des textures malléables, comme la mousse polyuréthane, le mastic ou la silicone. Ainsi naissent les peintures « orogéniques », évocatrices de paysages telluriques traversés d'éclats flamboyants, de roches volcaniques émergées des entrailles de la terre. Quand elle se fait rougeoyante, la pâte colorée évoque tout autant la lave en fusion que des chairs tuméfiées, du magma primordial à L'Origine du monde… Cette substance vive, le plasticien la travaille en force, la triture à la truelle, comme s'il s'agissait de la sculpter en taille directe, dans un corps à corps sans réserve qui fait écho à la relation singulièrement conflictuelle qu'il entretient avec sa propre enveloppe charnelle, ressentie comme une limite à outrepasser. Labile et indocile, la mousse polyuréthane se laisse toutefois difficilement domestiquer et engendre des non-formes aléatoires, des concrétions parasitaires aux formes découpées qui, malgré leur velléité de propagation dans l'espace, se heurtent toujours à la loi du cadre. Ce dernier finit par exploser totalement sous la pression d'une matière paroxystique avec les « monstres », organismes hybrides et débridés émergés du sol. Affranchie, la peinture exulte en couleurs dissonantes, se déploie en ramifications luxuriantes, jaillit en stalactites gluantes. « Discutables sous l'angle esthétique » , ces grotesques baroques constituent précisément autant d'outrages jubilatoires à la tyrannie normative du Beau, du lisse, du diaphane. Mais les monstres sont rares et généralement non viables et, pour contrer l'expansion de cette matière agissante, le cadre reprend ses droits. Il faut dompter la bête… De noyau interne, la carcasse de bois devient contenant structurant, contraignant la texture foisonnante à se développer au-dedans. L'œuvre se cherche et ne cesse de se métamorphoser, sous-tendue par une oscillation permanente entre expansion et repli, foisonnement et entrave. Elle revient un temps au mur en des bas-reliefs où la couleur disparaît au profit des seuls effets de luisance du mastic, dans toute sa nudité chromatique. La « peinture » n'est plus qu'empâtements boursoufflés et striés, tissus expansés et spongieux, finissant à leur tour par être contrecarrés par des surfaces nettes et anguleuses.

La matière et l'esprit

« Il n'y a pas, concrètement, de la Matière et de l'Esprit :
mais il existe seulement de la Matière devenant Esprit ».
Pierre Teilhard de Chardin

Si sa peinture matiériste tend insensiblement à la tridimensionnalité, Hughes Dubuisson prend pleinement conscience de la dimension charnelle de la sculpture à l'Atelier de moulage du Cinquantenaire, où il se familiarise avec les techniques traditionnelles du moulage et de la patine. Dans cet antre paisible, les milliers de moules entreposés exercent sur lui une étrange fascination par leur présence fantomatique. La transposition du moulage et du plâtre à sa pratique personnelle marque la transition décisive de la peinture à la sculpture, avec l'émergence des « chapes », puissantes charges plastiques qui s'offrent comme un accomplissement de l'œuvre, en une adéquation parfaite entre technique, forme et intention. Pour la première fois, la tension entre contenant et contenu, profusion et assujettissement, Eros et Thanatos s'équilibre dans ces objets indéfinis, à la fois organiques et osseux, pleins et creux, enclos et ouverts. Reliquats d'une époque lointaine, semblables à des météorites qui renferment en leur sein la mémoire des origines, les « chapes » sont anachroniques car elles procèdent de l'empreinte, ce « geste technique immémorial et polyvalent » , inscrit dans un « champ opératoire littéralement préhistorique » . Assujetties par un mystérieux carcan aux conformations mouvementées, les « chapes » ressemblent à des chrysalides pétrifiées en pleine mutation. Leur gangue au derme lisse est percée d'une faille, d'une béance obscène qui aspire le regard dans les méandres obscurs d'une texture rocailleuse, vestige d'une substance vive cristallisée. Tout à la fois matricielles et sépulcrales, ouvertes sur un univers caverneux, embryonnaire et putréfié, les « chapes » questionnent la vie, le mortifié et le mortifère. Stigmates d'un état originel fusionnel, elles renvoient autant à la matrice féminine, jadis assimilée à « une entraille presque animée », « comme un animal qui serait en un autre animal » , qu'à la semence masculine, épaisse et écumeuse, elle aussi considérée autrefois comme porteuse d' « âme » et « mêlée d'esprit » . Arcanes au processus de fabrication secret, ces œuvres recèlent le mystère de leur origine en une profondeur abyssale évocatrice du chaos, cet espace illimité préexistant à toute chose. Dans la Théogonie hésiodique, vaste récit de l'origine des dieux, l'état de confusion initiale, indifférencié et informel de la matière est Chaos, du grec ancien Χαος/Khaos, littéralement traduit en français par Faille, Béance… Ainsi ces œuvres issues d'une laborieuse transformation de la matière semblent-elles étonnamment incréées. Foisonnement entravé par les limites de l'enveloppe corporelle, empreinte d'une présence disparue ou plénitude porteuse d'un vide incommensurable, la matière tangible est transcendée dans l'œuvre d'Hughes Dubuisson. Sur un fil ténu tendu entre l'horreur et le sublime, son art ontologique interroge l'origine de la vie et le mystère de la mort, l'essence de l'Homme et son rapport au monde.

Sandra Caltagirone.