Hughes Dubuisson, l’illusion organique et l’émotion exubérante

L'oeuvre semble flotter, relief mixte de saillies et de trouées, ambiguë de la lourdeur de sa masse et de la légèreté de ses formes. Elle s'adosse au mur et s'appuie sur l'oeil, de toute son énergie. Croûtes de matière et chatoiement de couleurs gavent la rétine, Le corps est pris a partie par une interrogation verticale, un affrontement organique.
Dans le travail de Hughes Dubuisson, il y a, avant tout, un rapport à la matière, une matière qui se dédouble, comme s'il s'agissait de mieux se laisser décrypter ou, dans l'echange, de découpler deux dynamiques. D'un côté, la matérialité de la peinture; de l'autre, la terre, la boue, la glaise dont le mythe raconte qu'elle servit à façonner le premier homme. Le corps, ici, s'entend rappeler ses origines terraquées, s'envisage comme une structure mêlée de viscères et d'émotions. Face à l'oeuvre, l'épreuve est, à la fois, physique, tactile et visuelle se déroule dans des flux croises d'énergie. Elle établit un dialogue primordial, sauvage presque, brut.
Au départ, il y a le choix d'un tableau rectangulaire. De loin, le regard perçoit une filasse, un ton dominant et des touches de couleurs, souvent assourdies. De près, il s'avère que le tableau est bossué, traite en courbes et creux par empâtements. S'agit-il d'une montagne, avec ses traces de rochers, ou d'une vallée à la végétation diversifiée qui serait vue du ciel comme une carte en relief ? L'oeuvre n'est pas figurative, rien ne permet de l'affirmer. La peinture, toutefois, dans ses nuances comme dans son épaisseur, le laisse penser. Dans l'expérience nouvelle d'un tableau sans frontalité --autour duquel il faut tourner pour découvrir les lumières et les parts d'ombre--, un lien instinctif resurgit d'emblée réveillant le mythe ancien d'une harmonie avec la nature ou le rythme perdu d'un accord aux cadences des saisons.
Après, viennent les structures verticales, aux formes idéales pour interroger le corps des spectateurs, pour se donner --illusion de la peinture-- comme organisme vivant auquel il faut s'affronter, à moins de s'y égarer. Il y a de la violence dans les protubérances et de la tendresse dans les rondeurs, du mystère dans les creux, les raccords, une insondable profondeur dans les trouées. L'ensemble s'ajuste, abouti, comme la vie s'arrange du désordre et du hasard des jours.
Plus tard, naîtront sans doute des formes disloquées, des tableaux en morceaux, en lambeaux. L'idée de fragment fait son chemin, lentement, pour intégrer l'éparpillement et la cohérence, donner une identité à l'informe.
Peu importe la structure de l'oeuvre, il n'est jamais question de sa mise en scène ou d'un discours sur son processus. II n'y a pas, je l'ai dit, de figuration, mais pas non plus d'abstraction, rien que du concret, du réel, peut-être, s'il était définissable. II n'y a que de la peinture, cette pâte huileuse qui se donne à lire aussi bien dans sa masse que dans son éclat. Disons une peinture aux illusions organiques qui s'amuse avec la rétine et s'approprie la syntaxe débridée des émotions.
La nature n'obéit à aucune loi. Elle se développe et s'impose dans le chaos puis, peu à peu, se régule sans complaisance, s'équilibre. Dans le travail de Hughes Dubuisson, il n'y a pas d'état d'âme; seule, l'exubérance parait à sa place, enracinée dans un long frémissement.


Jack Keguenne avril 2000